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Chapitre XLVI
Gasparone

Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le représentant éternel de notre religion, le vicaire du Christ, le successeur de saint Pierre. Depuis que j'étais en Italie, j'entendais parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à ses pieds.
Aussi, le lendemain, dès que l'heure d'être reçu fut arrivée, me présentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi une audience à Sa Sainteté : M. de Tallenay me répondit qu'il allait à l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi ; mais en même temps il me prévint que, comme l'audience ne me serait jamais accordée que trois ou quatre jours après la réception de ma demande, je pouvais, si j'avais quelque course à faire soit dans Rome, soit dans les environs, profiter de ce petit retard.
Cela m'allait à merveille. A mon premier passage, j'avais visité toute la campagne orientale de Rome : Tivoli, Frascati, Soubiaco et Palestrine : mais je n'avais point vu Civita-Vecchia ; Civita-Vecchia, au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civita-Vecchia n'avait point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer le fameux Gasparone.
En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce pas ? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de grands chemins aux charmantes manières, aux gants jaunes et à l'habit taillé par Humann.
Eh bien ! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant de là la nique à la police romaine ; prenez Giuseppe Mastrilla, cet incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien voler à personne, vola son âme au diable ; prenez Gobertineo, le fameux Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens, mais dont le nom est au bord du Tibre l'égal des plus grands noms ; Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont six enfants, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint le nombre de mille comme il en avait fait le voeu à saint Antoine, et qui au moment de la mort, craignait d'être damné surtout pour n'avoir pas accompli son voeu ; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme Oedipe, sa mère comme Oreste, son frère comme Romulus, et sa soeur comme Horace : prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese, les Mezza Pinta ; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant à Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur à la littérature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il n'est pas même digne de dénouer les cordons du soulier gauche de son illustre confrère.
On comprend que je ne pouvais pas aller à Rome et passer par conséquent à douze lieues de Civita-Vecchia sans aller voir Gasparone.
Cette fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement. La diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une diligence romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome à Civita-Vecchia. Il va sans dire que je m'étais muni d'une carte, carte du reste fort difficile à obtenir, pour visiter le bagne, et avoir l'honneur d'être présenté à Gasparone. J'étais donc en mesure.
Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce magnifique désert à sa place ailleurs. Rome est une chose sainte, qu'il faut visiter à part et religieusement.
En descendant de voiture, nous fîmes, pour éviter tout retard, prévenir le gouverneur de la forteresse de l'intention où nous étions de visiter son illustre prisonnier : nous joignîmes notre carte à la lettre, et nous mîmes à table.
Au dessert, nous vîmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher lui même.
Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de Son Exellence, et tout le long de la route je le questionnai.
Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse à la suite d'une capitulation, dont la principale condition était que lui et ses compagnons auraient la vie sauve.
On rencontre sur le pavé de Rome une quantité de bons vieillards mis comme nos paysans de l'opéra Comique, et se promenant une canne à la Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens ? de bons pères, de bons époux, d'honnêtes citoyens ; de véritables mines d'électeurs, de véritables démarches de gardes nationaux ; vous portez la main à votre chapeau.
Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé ; vous allez faire une politesse à un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou de Terracine, vous eût, il y a trois ou quatre ans, coupé les deux oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'elle mille écus romains.
Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les nôtres, et valent toujours six francs.
Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils avaient placé leurs fonds sur l'Etat.
Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'île d'Elbe.
Aussi Gasparone et ses vingt et un compagnons furent-ils étroitement écroués dans la citadelle de Civita-Vecchia.
Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et secouant ses barreaux comme un tigre pris au piège, disant qu'il avait été trahi, et que la liberté était une des conditions de la capitulation ; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma.
Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites espiègleries attribuées à Gasparone : il y en a quelques unes qui émanent d'un esprit assez original pour être racontées.
Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L... Jusqu'à l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire : seulement peut-être dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits, c'était sa belle maîtresse Teresa.
Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L... qui était fort indulgent pour eux : les filles du prince, dont l'une était du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son costume pittoresque de paysanne lui fit envie : sans doute, si elle eût demandé la robe et même quelques-uns des bijoux aux filles du prince, celles-ci les eussent donnés ; mais Teresa était fière comme une Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un pareil souhait ; elle renferma son désir au plus profond de son coeur, se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone s'aperçut de sa préoccupation : mais à toutes les demandes qu'il lui fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle chose elle désire :
- Que voulez-vous que j'aie ? Je n'ai rien.
Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et trouva Teresa qui pleurait.
Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin ; tout ce que pouvait faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause.
Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle fut forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essayée, que ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et qu'elle voudrait les posséder, ne fût-ce que pour s'en parer toute seule dans sa chambre et devant son miroir.
Gasparone la laissa dire, puis quand elle eut fini :
- Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette robe et ces bijoux ?
- Oh ! oui, s'écria Teresa.
- C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.
Le même soir, le feu prit à la villa du prince L..., justement dans la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par bonheur, Gasparone, qui rôdait dans les environs, vit l'incendie un des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux jeunes filles.
Toute cette partie de la villa fut dévorée par l'incendie, et l'intensité du feu était telle qu'on n'essaya pas même de sauver les meubles ni les bijoux.
Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, mais il ne reparut plus ; on crut qu'il y avait péri mais on apprit que, ne pouvant repasser par l'escalier qui s'était abîmé, il avait sauté du haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne.
Le prince fit chercher Gasparone et lui offrit une récompense pour le courage qu'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement, et quelques instances que lui fît Son Altesse, il ne voulut rien accepter.
On approchait de la semaine de Pâques, Gasparone était trop bon chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse ; mais cette fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une discussion s'établit alors entre le confesseur et le pénitent ; et comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience inquiète, tua le curé d'un coup de couteau.
Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien à sa manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que d'inquiéter, refusa tout juste pour se faire valoir, mais finit par donner pleine et entière l'absolution que demandait Gasparone.
Sur quoi Gasparone, le coeur satisfait, l'âme tranquille, alla s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello.
Ce Cucumello était un bandit assez renommé, quoique de second ordre : d'ailleurs il était petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut capital pour un chef de bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui obéit au doigt et à l'oeil. Mais on lui obéissait, voilà tout : sans entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme.
L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet : Gasparone était grand, beau, fort, adroit et rusé. Gasparone était poète et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des mélodies comme Pasiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme un sujet qui devait aller loin.
On lui demanda quels étaient ses titres pour se faire brigand, il répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L... pour faire cadeau à sa maîtresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tué pour l'exemple.
Ce récit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par acclamation.
Huit jours après, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello, qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout à coup entre deux carabiniers ; les deux soldats étendirent en même temps la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de toucher le collet de son habit, ils étaient tombés tous deux frappés de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son côté, Gasparone s'enfonça dans le maquis, poursuivi pour son compte par six carabiniers ; mais, quoique Gasparone fût bon coureur, Gasparone ne fuyait pas pour fuir : il connaissait son histoire romaine, l'anecdote des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus ingénieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers éparpillés dans le maquis et égarés à sa poursuite, il revint successivement sur eux, et, les attaquant chacun à son tour, il les tua tous les six ; après quoi il regagna le rendez-vous que, par précaution, les bandits s'assignent toujours au moment d'une expédition quelconque, et où peu à peu ses compagnons le rejoignirent.
Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient à l'appel, et au nombre de ces hommes était Cucumello.
On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait savoir à Rome des nouvelles des absents ; Gasparone s'offrit comme messager volontaire, et fut accepté.
En approchant de la porte del Popolo, il aperçut quatre têtes fraîchement coupées qui, rangées avec symétrie, ornaient sa corniche.
Il s'approcha de ces têtes et reconnut que c'étaient celles de ses trois compagnons et de leur chef.
Il était inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle qu'il avait à rapporter aux bandits parut suffisante à Gasparone ; il reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait la bande.
Les bandits écoutèrent le récit de Gasparone avec une philosophie remarquable ; puis, comme il ressortait clairement de ce récit que Cucumello était trépassé, on procéda à l'élection d'un autre chef.
Gasparone fut élu à une formidable majorité ! – Style du Constitutionnel.
Alors commença cette série d'expéditions hasardeuses, d'aventures pittoresques et de caprices excentriques qui firent à Gasparone la réputation européenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui autorise sa femme à lui écrire avec cette suscription dont personne ne s'étonne :

          All' illustrissimo signore Antonio Gasparone,
                    Ai bagni di Civita-Vecchia
.

Et en effet Gasparone mérite bien le titre d'illustrissisme, tant prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne l'appliquait qu'à de pareilles célébrités ; car, pendant dix ans, de Sainte-Agathe à Fondi et de Fondi à Spoletto, il ne s'exécuta point un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un assassinat, – et Dieu sait combien de vols furent exécutés, combien d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis, – sans que vol, incendie ou assassinat ne fût signé du nom de Gasparone.
Comme on le comprend bien, tous ces récits ne faisaient qu'augmenter singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque nous arrivâmes à la porte de la forteresse.
A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme par enchantement ; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de Son Exellence, marcha devant nous.
D'abord nous entrâmes dans une grande cour, toute hérissée de pyramides de boulets rouillés, et défendue par cinq ou six vieux canons endormis sur leurs affûts ; tout autour de cette cour pareille à un cloître régnait une grille, et sur l'une des quatre face de cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-et-une donnaient dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxième dans celle de Gasparone lui-même.
A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de sa cellule, comme pour passer une inspection.
Nous nous étions à l'avance, et sur leur réputation, figuré voir des hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque : nous fûmes singulièrement détrompés.
Nous vîmes de bons paysans toujours comme on en voit à l'opéra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus bienveillants.
Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que c'étaient eux, nous les cherchions encore.
Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs robes brodées, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles à cachets rouges ?
Eh bien ! il en était ainsi de nos brigands.
Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute la bande ; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte, les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un air patriarcal.
C'était là cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les Etats romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de saint Pierre comptent dans leurs rangs ; les deux autres sont, comme on le sait, Jules II et Sixte Quint.
Il nous invita d'une voix presque caressante à entrer dans sa cellule.
Ainsi, c'était cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres de mort, c'étaient ces yeux bienveillants qui avaient lancé de si terribles éclairs, c'étaient ces mains inoffensives qui s'étaient si souvent rougies de sang humain.
C'était à croire qu'on nous avait volé nos voleurs.
Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonné dans ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'espérais qu'à défaut du lion je trouverais au moins une caverne.
La caverne était une petite chambre assez propre, quoique fort misérablement meublée.
Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement.
Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques livres.
Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la partie intéressante de son mobilier.
Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient bien à mon service.
Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus à mon grand étonnement : d'abord un Télémaque ; près du Télémaque, un Dictionnaire français- italien ; puis, de l'autre côté du Dictionnaire français-italien, une pauvre petite édition de Paul et Virginie, toute fatiguée et toute crasseuse ; enfin les Nouvelles morales, de Soane, et les Animaux parlants, de Casti.
Puis quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une institution de jeunes demoiselles.
- Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a composé cette bibliothèque ? demandai-je à Gasparone.
- C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit ; j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre.
- Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes à moi, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre ; parleriez-vous notre langue ?
- Non ; mais je la lis et la comprends.
- Faites-vous cas de ces deux ouvrages ?
- Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe à traduire Télémaque en italien.
- Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre langue.
- Malheureusement, me répondit Gasparone d'un air modeste, je suis incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beautés du style ; mais au moins les idées resteront.
- Et où en êtes-vous de votre traduction ?
- A la fin du premier volume.
Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts d'une grosse écriture : c'était sa traduction.
J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme M. Marle, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les jours.
Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie de sa vie passée ; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin, sur une allusion plus directe :
- Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite Civita-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde.
Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais indiscret, et qu'en restant plus longtemps je serais importun ; je priai Gasparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa traduction et de me choisir un passage selon son coeur :
Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes :

« L'innocenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea, la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria coscienza gle ne tiene luogo.
                    « Civita-Vecchia, li 25 octobre 1835. »

Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de quelque chose.
A cette demande, il releva fièrement la tête.
- Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Sainteté me donne deux pauli par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie ; cela me suffit. J'ai pris quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône.
Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.
Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, et me salua en homme qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi.
Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone ; et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la dérobée, je rendis son salut à mon hôte et je sortis de sa cellule.
J'ai cru bien longtemps fermement, et je le crois encore un peu, que c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.

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1998-2010
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